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MARCELIN LEBELA : LE PETROLE A ECLIPSE L'AGRICULTURE

mer. 19 août 26

Soixante-six ans après l'indépendance de la République du Congo, quel regard porter sur le parcours économique du pays ? Entre progrès en matière d'infrastructures, faibles performances de l'industrie, dépendance alimentaire et nécessité de diversifier l'économie, l'économiste et statisticien Marcelin Lebela dresse un diagnostic sans complaisance. Dans cet entretien accordé à Brazza Net Média, il appelle à une véritable volonté politique pour relancer l'agriculture et préparer l'après-pétrole.

BRAZZA NET MEDIA : Quel regard portez-vous sur l'évolution de l'économie congolaise en 66 ans d’indépendance ?

Marcelin Lebela : Le développement économique évolue toujours par cycles, alternant des périodes d'expansion et de récession. Il est évident que le Congo de 2026 n'est plus celui de 1960. À l'indépendance, le pays comptait environ 1,2 million d'habitants ; aujourd'hui, il dépasse les six millions. Les progrès sont visibles. Nous sommes passés d'environ 600 kilomètres de routes bitumées à plus de 3 000 kilomètres. Les infrastructures scolaires et sanitaires se sont également considérablement développées. En 1960, il n'existait ni université ni le réseau actuel de lycées, d'hôpitaux et de centres de santé. En revanche, le tableau est beaucoup plus contrasté sur le plan économique. L'industrie contribue faiblement à la richesse nationale et l'agriculture, autrefois prometteuse, ne représente plus qu'environ 6 à 7 % du PIB. Le secteur des services s'est développé, mais dans l'ensemble, le bilan reste, selon moi, mi-figue, mi-raisin.

B.N : Comment l'expliquez-vous l’extrême dépendance aux importations alimentaires du Congo, malgré son immense potentiel agricole ?

M.L. : La première explication est le manque de volonté politique. Lorsqu'un État veut développer un secteur, il lui donne les moyens nécessaires. Si l'agriculture est aujourd'hui dans cette situation, c'est parce qu'elle n'a jamais bénéficié d'investissements suffisants et constants. À cela s'ajoute un autre problème récurrent : la non-application des politiques et des programmes élaborés. Plusieurs initiatives ont été lancées au fil des décennies, mais beaucoup sont restées sans véritable mise en œuvre.

BN : Faut-il comprendre au finish que le pétrole a éclipsé les autres secteurs de l'économie ?

M.L. : C'est ce que les économistes appellent le syndrome hollandais. Les pays riches en ressources minières ou pétrolières ont souvent tendance à négliger les autres secteurs productifs. Le Congo n'a pas échappé à cette réalité. L'exploitation pétrolière a progressivement marginalisé l'agriculture et l'industrie. Pourtant, les anciens gisements s'épuisent et le pétrole n'est pas une ressource éternelle. Cette situation est d'autant plus préoccupante que notre population augmente d'environ 3 % par an, tandis que la croissance économique ne suit pas le même rythme. Aujourd'hui, la facture alimentaire du Congo avoisine les 700 milliards de francs CFA, dont plus de 100 milliards pour les importations de poisson, près de 100 milliards pour la volaille, environ 87 milliards pour la viande et plus de 30 milliards pour les produits laitiers. Ce niveau de dépendance constitue un véritable risque pour notre économie.

BN : Si vous étiez ministre de l'Agriculture, quelles seraient vos priorités ?

M.L. : Je commencerais par analyser précisément notre facture alimentaire. Elle indique clairement les produits que nous importons massivement. C'est sur cette base que je bâtirais une politique agricole. Je développerais les filières les plus porteuses : les céréales, la pisciculture, l'élevage et les cultures vivrières. L'objectif serait de remplacer progressivement les importations par une production nationale compétitive. Au-delà de l'agriculture, il est indispensable de diversifier l'économie, de réduire notre dépendance au pétrole et de mettre en place des mécanismes de stabilisation capables de protéger notre économie contre les chocs extérieurs.

B.N : Quel regard portez-vous sur les Zones agricoles protégées (ZAP) ?

M.L. : J'attends des résultats concrets. En tant que statisticien, je préfère les chiffres aux discours. L'efficacité d'une politique agricole se mesure dans l'assiette des Congolais, sur les marchés et à travers le coût de la vie. Si les ZAP permettent d'augmenter la production, de faire baisser les prix et de réduire les importations, alors elles auront démontré leur utilité. Pour l'instant, je reconnais la volonté du ministre de l'Agriculture, mais il est encore trop tôt pour mesurer l'impact réel de cette politique. La question demeure : les ZAP transformeront-elles durablement notre agriculture ou ne seront-elles qu'une expérience de plus ?

B.N : Quelles réformes préconisiez-vous pour réduire durablement les importations alimentaires ?

M.L. : Il faut définir des objectifs clairs et mobiliser les moyens correspondants. Cela suppose d'identifier les filières prioritaires, de s'appuyer sur des experts compétents et d'investir sérieusement dans la production nationale. Le Congo dispose des terres, de l'eau et du potentiel humain nécessaires. Ce qui manque encore, c'est une politique agricole cohérente, suivie et évaluée sur la durée.

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