DIGNE ELVIS TSALISSAN OKOMBI : « JE NE CONNAIS PAS BEAUCOUP D’HOMMES POLITIQUES RICHES »
Il n’y a pas que la politique dans la vie. Et, l’homme politique, ancien ministre, ancien député, Digne Elvis Tsalissan Okombi qui en est conscient dispose d’une autre casquette, celle de businessman à la tête d’une holding, le Groupe Tsalissan investissement (GTI). Après la sortie de son livre témoignage Entreprendre, il s’ouvre convaincu qu’à travers l'entrepreneuriat, on peut pouvoir se fixer des objectifs, créer de la richesse. « La vérité, je ne connais pas beaucoup d'hommes politiques qui sont riches…Je ne suis pas sorti du gouvernement riche. Être ministre, ce n'est pas une réussite…Être député, ce n'est pas le summum de la réussite. Il faut donner une nouvelle culture aux jeunes, leur dire que si vous voulez être riches, allez faire des affaires », dit-il dans cette interview exclusive Brazza Net, A. Ndongo TV.
B.N : N’est-ce pas inédit qu’un homme politique écrive sur l’entrepreneuriat ?
Digne Elvis Tsalissan Okombi : Pas du tout. Mon livre, Entreprendre est un témoignage personnel. En plus d'être homme politique, je suis fonctionnaire. Je dis souvent que la fonction publique est devenue une machine de fabrication de pauvres. Lorsque vous voulez créer une classe moyenne, commencez par créer les conditions à donner à cette classe créatrice de la richesse. Je suis administrateur des SAF avec un salaire de 290 000 qui ne me permet pas de payer les études des enfants.
B.N : Quel message voulez-vous passer à travers cette illustration ?
D.E.T.O : Avec 200 ou 300.000 FCFA de salaire mensuel, un administrateur des SAF n'atteindra jamais la classe moyenne. Entreprendre n'est pas une vue de l'esprit, mais le résultat de l'observation, le vécu des années d'expérience. Pour moi, la solution pour la construction d'une vie ne peut pas être la politique.
B.N : Si c’était le cas, y’aurait-il vraiment cette ruée vers la politique ?
D.E.T.O : L’année prochaine, cela fera dix ans que je ne suis pas ministre. Si mon plan de carrière s'arrêtait à être ministre, dix ans après, je serais H.S. La solution, ce n'est peut-être pas aussi la fonction publique. Je n'ai pas trouvé la solution à mes problèmes personnels en étant fonctionnaire. Mais, je crois qu'à travers l'entrepreneuriat, on peut pouvoir se fixer des objectifs, créer de la richesse et pouvoir se retrouver.
B.N : Est-ce possible d’amener les jeunes à s'engager dans le micro-entrepreneuriat, partant de rien comme vous le dites pour créer une entreprise et la richesse dans le contexte congolais ?
D.E.T.O : Nous avons le restaurant Gaspard à Pointe-Noire. Demandez-vous avec quoi ou combien la promotrice a démarré pour atteindre le niveau de Gaspard qui est devenu institution à Pointe-Noire. Pas grand-chose. Des années après, de ce que l'on sait, de l'évolution de ce business, on peut se rendre compte qu'il y a eu réellement une évolution. J'ai la chance dans les activités, d’avoir entre autres activités avec des partenaires, une microfinance. En observant l’évolution structurelle des femmes exerçant dans les marchés domaniaux qui, dès le départ, sont venues prendre des crédits de 15 000 francs pour acheter un carton de cuisse de poulets, aller vendre et revenir le lendemain pour dire, voilà ce que j'ai reçu, je paye la dette et puis voilà le bénéfice, qui vendent 10 cartons par jour, qui ont conçu, aujourd'hui, des patrimoines un peu partout. C’est un problème d'approche psychologique, de prise de conscience. Ceux qui sont dans le domaine informel chez nous, gagnent énormément d'argent…Entreprendre a la vocation d'abord de dire aux jeunes qu'on peut commencer petit et devenir grand. En fait, le jeune Africain a besoin d'un capital de départ, une volonté, un encadrement. Et je crois qu'une fois que ces conditions sont réunies, il est possible que nous puissions faire des grandes choses.
B.N : En observant la structuration commerciale du petit monde, les jeunes et femmes débrouillards qui écoulent le gingembre, beignets et l’arachide ne s’emprisonnent-ils pas l’un informel de misère ?
D.E.T.O : Nous ne faisons pas souvent une analyse critique de ceux qui sont venus s'installer chez nous. J'ai la chance d'avoir grandi à Poto-Poto et vu des jeunes arrivés au Congo dans les années 80-90, commencé peut-être par vendre du café dans un contexte où il n'y avait pas trop de taxes et de contrainte financière que le pays traverse. Ce jeune étranger qui vendait du café dans le temps, c'est le jeune Congolais aujourd'hui qui vend de l’arachide, tient une cabine téléphonique. La différence entre les deux, c'est la discipline sur l'argent que l'on gagne. Ceux qui sont venus tôt ont mis une discipline, des années plus tard, ont pu se diversifier et se développer. La plupart sont dans les marchés publics et sont des nantis. La différence est culturelle…lorsque vous avez un jeune congolais gagne un marché…le lendemain, vous le voyez à Noura, à la Mandarine, costume, cravate, sac à mains, deux gars de corps derrière. Il va déjà s'acheter une belle voiture, parce qu'il veut déjà être vu. C'est cette culture de l'impression qui fait que nous n'avançons pas dans les affaires. À la différence, nos amis, qu'ils soient de l'Afrique de l'Ouest ou d’ailleurs qui ont dépassé le stade d’impressionner et sont dans l'économie réelle de création de richesses…Nous manquons de culture d'entreprise.
B.N : En 2025, l'Agence congolaise pour la création des entreprises a enregistré 5.825 entreprises créées, dont 70% par des jeunes congolais. Mais sur le terrain, on a l'impression que les entreprises créées par des Congolais ne représentent pas grand-chose ?
D.E.T.O : Cela démontre la volonté de vouloir s'investir dans l'entrepreneuriat. Mais il manque justement l'éthos.
B.N : Il y a une espèce d'éthos au sein de certaines tribus, n'y a-t-il pas des gens qui disposent de la rétention d'argent dans notre pays ?
D.E.T.O : Tu peux avoir toutes les bonnes idées de la terre. Si tu n'as pas le capital de départ, tu ne fais rien. Dans ces familles à la culture entrepreneuriale avancée, parfois depuis plusieurs générations, le capital se transmet de père en fils. Et l'encadrement se fait dans la famille. Dès leur jeunesse, les enfants sont le matin à l'école, l'après-midi ils vendent des petits commerces dans le business des parents et apprennent. De la première génération où vous aviez des grands-parents qui étaient parfois illettrés, de la deuxième génération aussi illettrée, vous avez la troisième génération qui souvent sont allés à l'étranger, étudié dans les très grandes écoles et qui aujourd'hui développent le business, modernisent les affaires autrefois petites et artisanales. Et la génération actuelle est celle des industriels, qui capitalisent le capital thésaurisé dans la maison, mettent dans les banques, créent des grandes entreprises, investissent dans l'industrie. Voilà les grandes familles riches dans ces pays où il y a eu l'apport de l’Etat pour certains, cas du Nigeria avec Obasanjo, qui lance au-devant de la scène des nouveaux loups industriels, dont Dangote.
B.N : Dans notre pays, il n'y a pas possibilité de s'appuyer sur les leviers institutionnels pour faire éclore un entrepreneuriat ?
D.E.T.O : Le problème qu'on a eu pendant les municipalisations accélérées, c'est d'avoir pensé qu'en donnant les marchés de sous-traitance à une génération de jeunes sans encadrement, non formés, on créerait des hommes d'affaires. On a échoué. La majorité a fait de flops. Nombreux qui s'étaient investis, ont investi mais ont échoué à cause du manque d'encadrement…Maintenant que la ligne a été montrée par le président de la République pendant la campagne, il faut maintenant généraliser, créer des incubateurs qui soient portés par l'État, des structures d'accompagnement au plan logistique, au plan comptable.
B.N : Votre double casquette d'homme politique et de chef d'entreprise, vous a-t-il permis d’identifier parmi les jeunes ceux qui peuvent vous emboîter le pas, sur le plan des affaires ?
D.E.T.O : La Génération autoentrepreneur aura deux axes de travail dans quelques mois. Elle créera un compte incubateur et un co-working. Nous essaierons de lancer une microfinance. L'incubateur accompagnera les jeunes. Le co-working, leur permettra de ne pas pouvoir dès le lendemain se poser la question de savoir est-ce que j'ai des bureaux, comment je fais pour photocopier, est-ce que j'ai un espace de travail, comment je fais pour recevoir des partenaires. Nous allons créer un cadre comme ça qui permettra à n'importe quel jeune qui veut travailler d'arriver là, de devoir avoir un bureau, une connexion internet, de pouvoir travailler gratuitement. Du coup, lorsque les jeunes veulent créer, être dans la recherche, être dans l'étude, être dans la réflexion, ils trouveront là un cadre où ils peuvent approprier pour se mettre en exercice…Le Congo a créé une zone économique spéciale avec tout ce qu'il y a comme attractifs, comme conditions pour s'installer. À ce jour, aucun Congolais n'est installé dans une zone économique spéciale. À qui la faute ?
B.N : Savez-vous que ce sont des sociétés étrangères qui captent l'essentiel de la sous-traitance des hydrocarbures, estimée à 130 milliards de FCFA dans notre pays ?
D.E.T.O : Avant de vouloir capter les 130 milliards du pétrole, commençons par capter ce qui est possible…Pour arriver à faire la captation des centaines de milliards dans un domaine très complexe comme les hydrocarbures, il faut déjà qu'on ait eu une assise financière dans les domaines basiques qui sont très faciles à faire, de l'import-export. Ensuite, une fois que vous êtes capables déjà d'avoir compris comment ça fonctionne, c'est le rôle de l'État de pouvoir faire que nous créons des champions au plan national pour pouvoir faire de la concurrence à ces étrangers qui captent l'essentiel de la sous-traitance des hydrocarbures.
B.N : Comment initier des jeunes à aimer l'entrepreneuriat dans un pays où le premier riche est l'homme politique que vous êtes ?
D.E.T.O : La vérité, je ne connais pas beaucoup d'hommes politiques qui sont riches. Moi, je ne connais pas la même définition de la richesse. Oui, parce qu’ils ne sont pas côtés en bourse comme des sociétés. Mais j'en connais aussi nombreux anciens ministres, députés, sénateurs, une fois qu'ils ne sont plus en fonction…retombent dans la pauvreté extrême. Ils n'étaient donc pas des riches. C'est cette illusion de la richesse qu'on a donnée aux jeunes. Lorsqu'on est dans les fonctions politiques ou administratives, l'État vous assure un bien-être. Une voiture de fonction, un bon salaire…C'est ce n'est pas ça de la richesse. Je connais des députés locataires, après deux, trois voire quatre mandats, des ministres qui ne sont pas riches…C'est quasiment impossible. Moi, j'ai été au gouvernement, encore député. À la fin, je ne suis pas sorti du gouvernement riche…Être ministre, ce n'est pas une réussite…Être député, ce n'est pas le summum de la réussite. Il faut donner une nouvelle culture aux jeunes, leur dire que si vous voulez être riches, allez faire des affaires.
B.N : Pourquoi aucun Congolais n’est cité dans la liste inspirante que vous avez dressée dans votre ouvrage ?
D.E.T.O : Ils sont nombreux. Seulement, je n'ai pas voulu tomber dans le piège de pourquoi pas moi. Nous avons des jeunes ici qui sont en affaires, qui font très bien : le jeune Gilles Tchamba, PDG de l’Archer capital. J'ai voulu m'échapper de cette critique. Le Congo a des hommes de valeur qui sont en train de faire des bonnes choses : le docteur Ovaga, Paul Obambi...Brice Etou, qui gère le cabinet Cacoges
B.N : N’est-ce pas la pression des taxes et autres droits qui décourage les jeunes qui osent ?
D.E.T.O : Bien sûr. A partir de la page 27, nous citons des obstacles réels qui freinent les jeunes. Il est important que nous puissions prendre le cadre juridique que nous avons aujourd'hui, le mettre sur une table, appeler les experts. Le Congolais mérite d'être reformé. Il nous faut changer le logiciel mental du Congolais parce que souvent, ceux qui se pointent devant les commerces, les débrouillards, n'ont pas une mission officielle.
B.N : Mais de l’EPA à l’EPIC, le FIGA devrait faire l’affaire non ?
D.E.T.O : Justement, c'est ça le problème. On politise tout. Il ne faut pas politiser des instruments comme le FIGA. Il faut que l'État qui a un problème d’une jeunesse à former, de chômage dise sur les dix ans à venir voilà ce que j'engage en termes d'incubation, de formation, de moyens pour que j'en fasse le champion de demain. Le droit à l'erreur doit être parmi les priorités lorsqu'on veut encadrer une jeunesse. Il faut accepter que les jeunes qui prennent un crédit aujourd'hui demain ils n'ont pas compris qu'ils tombent à zéro. Il faut que l'État soit capable encore de le prendre de le ramener sur la table pour dire tu n'as pas compris, tiens, avance encore. Mais ça ce n'est pas avec le statut actuel du FIGA qu'on peut le faire. Nous sommes en train de faire fausse route sur beaucoup de sujets.
Propos recueillis par BRAZZA NET MEDIA des jeunes : +242 05+6 662 88 75, ebdimix@gmail.com au restaurant le Plat d’or en partenariat avec A. Ndongo TV